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La gamme pythagoricienne est une gamme musicale construite sur des intervalles de quintes justes, dont le rapport de fréquences vaut 3/2. Elle a servi de base pour établir la gamme tempérée.
Cette gamme tient son nom du grec Pythagore, à qui la découverte a été attribuée par des textes médiévaux, même si les premiers textes décrivant l'utilisation de gammes musicales basées sur des quintes remonte aux babyloniens vers le IVe millénaire av. J.-C.[1].
C'est la plus ancienne manière d'accorder les instruments à sons fixes, elle a été en usage jusqu'à la fin du Moyen Âge.
Sommaire |
L'idée est de construire une gamme musicale basée uniquement sur des intervalles à consonance pure, c'est-à-dire caractérisés en acoustique par l'absence de battements. À l'époque de Pythagore, seuls l'unisson, l'octave, la quarte et la quinte étaient considérés comme consonants : l'unisson et l'octave ne permettant pas de construire une échelle, la quinte a été choisie pour son rapport le plus simple (3/2), contre 4/3 pour la quarte.
En termes de fréquences, un intervalle de quinte juste se construit en multipliant la note de base par 3/2. En continuant, on obtient une suite ascendante d'intervalles à consonance pure : si on part de la note ayant pour fréquence 200 Hz, la suivante aura une fréquence de 300 Hz, puis 450 Hz, 675 Hz, etc.
Au bout de 12 quintes consécutives, on retombe sur une note très proche de celle de départ (si on tient compte du principe d'équivalence des octaves). Cet intervalle de 12 quintes représente une étendue légèrement supérieure à 7 octaves, plus grande d'un comma pythagoricien. La dernière quinte est raccourcie pour donner exactement 7 octaves, elle forme la quinte dite « du loup ».
Pour construire une gamme musicale avec ces notes, on les ramène une même octave, soit un intervalle de rapport 2/1. On peut choisir pour l'exemple précédent l'octave comprise entre 200 Hz et 400 Hz, et diviser par une puissance de 2 les fréquences se situant au-dessus des 400 Hz, ce qui donnera 337,5 Hz pour celle de 675 Hz.
La gamme obtenue possède des intervalles assez réguliers pour servir de référence à l'accordage d'instruments de musique.
En utilisant le solfège, il est possible de reconstruire un équivalent de la gamme pythagoricienne, en formant le cycle des quintes.
En partant du do par exemple, on monte chaque fois d'une quinte juste, dont l'étendue vaut trois tons et demi. Ce qui donne la suite :
do - sol - ré - la - mi - si - fa♯ - do♯ - sol♯ - ré♯ - la♯ - mi♯ - si♯ ...
Sur un piano, en partant du do le plus à gauche du clavier, on avance de quinte en quinte en se déplaçant chaque fois de 7 touches (touches noires comprises).
Par convention, on utilise le dièse pour les notes altérées dans la suite des quintes ascendantes, et le bémol dans la suite des quintes descendantes. Il n'y a pas d'enharmonie puisque cette gamme n'est pas tempérée, le do♯ n'a donc pas la même fréquence que le ré♭.
La suite des quintes descendantes en partant de do, commence par :
do - fa - si♭ - mi♭ - la♭ - ré♭ - sol♭ - do♭ - fa♭ - si♭♭ - mi♭♭ - la♭♭ - ré♭♭ ...
L'intervalle formé par une note et sa version diésée s'appelle l'apotome, l'intervalle formé par une note et sa version bémolisée s'appelle le limma.
Pour les quintes ascendantes, on a les intervalles :
Pour les quintes descendantes :
Les notes bémolisées sont inférieures d'un comma pythagoricien à leurs notes conjointes diésées, ainsi les notes sont dans l'ordre : do - ré♭ - do♯ - ré (cette propriété est particulière à la gamme de Pythagore).
On appelle gamme pythagoricienne toute gamme musicale fondée uniquement sur des intervalles d'octaves et de quintes acoustiquement pures. Un telle gamme contient aussi des quartes pures, renversements des quintes.
À partir de la suite des quintes descendantes et ascendantes :
... - fa♭ - do♭ - sol♭ - ré♭ - la♭ - mi♭ - si♭ - fa - do - sol - ré - la - mi - si - fa♯ - do♯ - sol♯ - ré♯ - la♯ - ...
il suffit de prendre un cycle de 12 notes consécutives pour former une gamme équivalente à la gamme chromatique, par exemple :
mi♭ - si♭ - fa - do - sol - ré - la - mi - si - fa♯ - do♯ - sol♯
La quinte du loup sera placée dans l'intervalle le moins utilisé, souvent sol♯ - mi♭. Selon le choix de la note de départ, on obtiendra différents modes pour les sept notes de base. La gamme majeure se définit selon les rapports suivants :
| Note | do | ré | mi | fa | sol | la | si | do | ||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Rapport | 1/1 | 9/8 | 81/64 | 4/3 | 3/2 | 27/16 | 243/128 | 2/1 | ||||||||
| Ecarts | 9/8 | 9/8 | 256/243 | 9/8 | 9/8 | 9/8 | 256/243 | |||||||||
Les notes bémolisées n'ayant pas la même valeur que les notes diésées, on prendra comme référence de notation les 17 notes comprises entre le sol♭ et le la♯ inclus : le do♭ ramène au si et le mi♯ ramène au fa. Une gamme particulière peut se définir par ses écarts (en plus ou en moins) par rapport au tempérament égal :
| Notes | Do | Do♯/Ré♭ | Ré | Ré♯/Mi♭ | Mi | Fa | Fa♯/Sol♭ | Sol | Sol♯/La♭ | La | La♯/Si♭ | Si |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Écarts | 0 | +9.78 | -3.91 | +5.87 | -7.82 | +1.96 | ± 11.73 | -1.96 | +7.82 | -5.87 | +3.91 | -9.78 |
La douzième quinte dépassant légèrement l'octave (d'un comma ditonique), la dernière quinte du cycle est réduite pour former l'octave juste. Cette quinte plus petite est inutilisable en musique : elle sonne faux. On dit qu'elle hurle, et se nomme « quinte du loup ». C'est cet inconvénient qui donnera lieu aux autres tempéraments.
Dans la pratique, les musiciens qui préfèrent utiliser des octaves pures accordent leurs instruments sur une gamme pythagoricienne en reportant la quinte du loup dans un intervalle peu utilisé, comme par exemple sol♯ - mi♭. Les intervalles englobant la quinte du loup sonneront faux aussi, il faut donc soigneusement l'éviter.
Le rapport de la quinte du loup se calcule en enlevant 11 quintes justes aux 7 octaves considérées :

Par exemple, si cette quinte commence à 500 Hz, l'intervalle se terminera à 739,9 Hz.
Le comma pythagoricien, ou comma ditonique, représente la différence entre 12 quintes pures et 7 octaves. Soit une étendue de 1,36% sur l'ensemble des 7 octaves. Bien que très faible, il est tout à fait audible. Il est quasiment égal à 23,46 cents, soit presque un huitième de ton.
Son rapport exact se calcule en divisant le rapport des 12 quintes par celui des 7 octaves :

Si le comma commence à 500 Hz, l'intervalle se terminera à 506,8 Hz.
L'apotome est l'intervalle compris entre une note et son altération diésée. Il a toujours la même étendue et a pour rapport 37/211. L'apotome est avec le limma l'un des deux demi-tons de la gamme pythagoricienne. Ces deux demi-tons n'étant pas égaux, il est difficile de transposer (jouer un même morceau avec une note tonique différente) ou de moduler (changement, même temporaire, de tonalité au cours du même morceau) dans cette gamme.
Le limma est l'intervalle compris entre une note et son altération bémolisée. Il a toujours la même étendue et a pour rapport 28/35. C'est le demi-ton diatonique de la gamme pythagoricienne.
Le ton pur pythagoricien a pour rapport 9/8 : deux quintes successives forment une neuvième, qui est une seconde redoublée. La neuvième réduite à l'octave donne le rapport : (3/2*3/2) / 2 = 9/8.
La tierce majeure, qui vaut deux tons purs successifs, a pour rapport 9/8*9/8 = 81/64 dans la gamme pythagoricienne. Elle diffère légèrement de la tierce pure de rapport 5/4 = 80/64. La différence entre ces deux tierces est le comma syntonique.
À partir d'une note donnée, pour monter d'une quinte, il faut multiplier sa fréquence par 3/2 ; de même, pour descendre d'une quinte, il faut diviser sa fréquence par 3/2 (ou la multiplier par 2/3). Un changement d'octave se fait en multipliant ou en divisant la fréquence d'une note par 2.
Ainsi, monter de 12 quintes revient à multiplier la fréquence de la note de départ par :

et monter de 7 octaves revient à multiplier la fréquence par 27 = 128.
Le rapport des notes successives du cycle des 12 quintes est donc en partant de 1 :
| Quintes | 0 | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Rapports | 1 | 3/2 | 32/22 | 33/23 | 34/24 | 35/25 | 36/26 | 37/27 | 38/28 | 39/29 | 310/210 | 311/211 | 312/212 |
On ramène ensuite toutes les notes dans la même octave en divisant les rapports par une puissance de deux, sauf pour la dernière qui donne la quinte du loup en prenant la valeur de l'octave supérieure, soit 2. Puis on trie valeurs dans l'ordre croissant pour obtenir une échelle musicale, et enfin on calcule l'écart des rapports entre chaque note :
| Quintes | 0 | 7 | 2 | 9 | 4 | 11 | 6 | 1 | 8 | 3 | 10 | 5 | 12 | |||||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Rapports | 1 | 37/211 | 32/23 | 39/214 | 34/26 | 311/217 | 36/29 | 3/2 | 38/212 | 33/24 | 310/215 | 35/27 | 2 | |||||||||||||
| Écarts | 37/211 | 28/35 | 37/211 | 28/35 | 37/211 | 28/35 | 28/35 | 37/211 | 28/35 | 37/211 | 28/35 | 28/35 | ||||||||||||||
| Noms | fa | fa♯ | sol | sol♯ | la | la♯ | si | do | do♯ | ré | ré♯ | mi | fa | |||||||||||||
On s'aperçoit qu'il n'y a que deux valeurs différentes pour les écarts :
La somme des ces deux intervalles vaut un ton : (37/211)*(28/35) = 32/23 = 9/8.
La différence entre ces deux intervalles vaut exactement le comma pythagoricien : (37/211)*(35/28) = 312/219.
En repérant les tons (couples apotome + limma) et les demi-tons diatoniques (limmas seuls), on peut donner aux notes les noms de la gamme naturelle, avec les notes dièsées puisque l'on a utilisé uniquement des quintes ascendantes. La quinte du loup est alors l'intervalle fa - do.
La gamme pythagoricienne majeure contient la quarte pure (rapport 4/3). On remarque qu'en remplaçant l'intervalle qui s'en rapproche le plus, celui de 11 quintes (rapport 311/217), par la quarte, les apotomes et limmas sont conservés :
| Quintes | 0 | 7 | 2 | 9 | 4 | 11 | 6 | 1 | 8 | 3 | 10 | 5 | 12 | |||||||||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Rapports | 1 | 37/211 | 32/23 | 39/214 | 34/26 | 4/3 | 36/29 | 3/2 | 38/212 | 33/24 | 310/215 | 35/27 | 2 | |||||||||||||
| Écarts | apo. | lim. | apo. | lim. | lim. | apo. | lim. | apo. | lim. | apo. | lim. | lim. | ||||||||||||||
| Noms | do | do♯ | ré | ré♯ | mi | fa | fa♯ | sol | sol♯ | la | la♯ | si | do | |||||||||||||
Cette substitution déplace la quinte du loup entre le la♯ et le fa : (4/3) / (310/215) = 217/311, en multipliant par deux pour se remettre dans l'octave [1 ; 2] on retrouve la valeur de la quinte du loup.
Il est possible de représenter une gamme pythagoricienne particulière en mettant les apotomes et les limmas les uns à la suite des autres selon les intervalles obtenus, le limma étant plus court que l'apotome d'un comma.
Le diagramme ci-dessus propose une approximation en donnant à l'apotome une valeur de 5 commas, et au limma une valeur de 4 commas. Cette commodité donne à l'octave une valeur 53 commas (5 apotomes + 7 limmas = 5 * 5 + 7 * 4 commas). Or, les 53 commas dépassent légèrement le rapport d'octave :

Si on considère le tableau suivant qui donne les rapports des intervalles valant de 1 à 9 commas (en valeur approchée) :
| Commas | 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 |
|---|---|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Rapports | 1,013 | 1,027 | 1,041 | 1,056 | 1,070 | 1,085 | 1,100 | 1,115 | 1,130 |
on peut choisir les approximations suivantes :
Le « comma de Holder » divise exactement 53 fois l'octave. Ce comma, qui vaut environ 22,6415 cents, est très proche du comma pythagoricien. Il est à la base d'un tempérament par division multiple. Un autre comma proche du comma pythagoricien est le comma syntonique (environ 21,5 cents).
| Intervalle | Valeur |
|---|---|
| comma | 1 apotome - 1 limma |
| ton | 1 apotome + 1 limma |
| tierce | 2 apotomes + 2 limmas (2 tons) |
| quarte | 2 apotomes + 3 limmas |
| quinte du loup | 2 apotomes + 5 limmas |
| quinte | 3 apotomes + 4 limmas |
| octave | 5 apotomes + 7 limmas |
| 7 octaves | 35 apotomes - 49 limmas |
| 12 quintes | 36 apotomes + 48 limmas |
| Note | Rapport avec do | Fréquence pour la = 440 Hz | Cents | Cents gamme tempérée |
|---|---|---|---|---|
| do | 1/1 (1,000) | 260,74 | 0 | 0 |
| ré♭ | 256/243 (1,053) | 274,69 | 90 | 100 |
| do♯ | 2187/2048 (1,068) | 278,44 | 114 | |
| ré | 9/8 (1,125) | 293,33 | 204 | 200 |
| mi♭ | 32/27 (1,185) | 309,03 | 294 | 300 |
| ré♯ | 19683/16384 (1,201) | 313,24 | 318 | |
| mi | 81/64 (1,266) | 330,00 | 408 | 400 |
| fa | 4/3 (1,333) | 347,65 | 498 | 500 |
| sol♭ | 1024/729 (1,405) | 366,25 | 588 | 600 |
| fa♯ | 729/512 (1,424) | 371,25 | 612 | |
| sol | 3/2 (1,500) | 391,11 | 702 | 700 |
| la♭ | 128/81 (1,580) | 412,03 | 792 | 800 |
| sol♯ | 6561/4096 (1,602) | 417,66 | 816 | |
| la | 27/16 (1,688) | 440,00 | 906 | 900 |
| si♭ | 16/9 (1,778) | 463,54 | 996 | 1000 |
| la♯ | 59049/32768 (1,802) | 469,86 | 1020 | |
| si | 243/128 (1,898) | 495,00 | 1110 | 1100 |
| do | 2/1 (2,000) | 521,48 | 1200 | 1200 |
L'école des pythagoriciens a théorisé la gamme heptatonique dans l'harmonie des sphères en utilisant les rapports simples de nombres entiers : l'octave (rapport 2/1), la quinte (rapport 3/2) et la quarte (rapport 4/3), ces intervalles étant considérés comme les plus consonants.
Aucun texte de Pythagore ne nous est parvenu, mais on retrouve chez Platon (dans La République) les termes du rapport du limma, soit 256/243.
La gamme pythagoricienne a été progressivement délaissée au Moyen Âge lorsque l'on a commencé à considérer comme consonant l'intervalle de tierce. En particulier avec Gioseffo Zarlino qui donne une nouvelle définition de la tierce dans son Istitutioni Hamoniche en 1558. A propos de la gamme pythagoricienne, le musicologue Marc Texier explique : « Si pour l'essentiel de la musique médiévale, qui est vocale, la fausseté des tierces n'est pas un problème majeur, car bien sûr les chanteurs prennent instinctivement des libertés par rapport au carcan du tempérament en usage; Les limites du tempérament pythagoricien ont eu pour la musique instrumentale, et tout particulièrement la musique pour clavier, une incidence remarquable, retardant de près de trois siècles l'éclosion de la polyphonie sur ces instruments par rapport à la polyphonie vocale. Ce n'est qu'à partir du moment où de nouveaux tempéraments, multipliant les tierces justes, ont été utilisés que la littérature pour clavier a pu s'épanouir, à deux voix au XIVe siècle, à trois au XVe, alors que la musique vocale était à quatre parties dès la fin du XIIe. Le choix d'un tempérament n'est donc en rien négligeable, il induit pour des siècles l'évolution de la musique.»[2]
Les propriétés mathématiques de la gamme pythagoricienne lui ont donné dans l'Antiquité un caractère magique, Jean-Philippe Rameau a même eu l'idée que la musique était la base des mathématiques.